« Le sang de l’Ouranos est tombé sur la terre, son sexe est tombé dans le Flot, Pontos,
et au cours d’un long temps, de l’écume qui est à la fois sperme et mousse marine,
émerge la gracieuse déesse qui préside à tous les sortilèges, à toutes les tromperies de la séduction. »
Jean-Pierre Vernant
Si, comme le veut Hésiode, dans sa Théogonie, la naissance d’Aphrodite est contemporaine de celle des Erinyes – déesses de la vengeance et du sang versé – c’est qu’Aphrodite, en introduisant l’amour dans le monde, n’a pas oublié d’y ajouter ces trois autres qualités. A savoir : le mensonge, la dissimulation, la haine. Reprenant à son compte ce mythe, Gildo Medina ne se contente pas d’en renouveler l’iconographie traditionnelle, mais il en redouble formellement la problématique en nous dévoilant les « étapes érotiques spontanées » qui mènent de la naissance de l’amour à la mort des amants.
Tout commence donc par la série de bustes intitulée Décomposition dans laquelle le corps d’une femme se voit nimbé d’une auréole de couleur. Mêlant le réel à l’imaginaire, - le cliché photographique à la liberté du peintre - Gildo Medina nous confronte ainsi plastiquement à la puissance fantasmatique de l’amour. Mais à ce premier mouvement de sublimation répond la série Mutation/Mutilation dans laquelle ce n’est plus le corps de l’aimée qui est représenté, mais bien le corps de l’amant : son corps souffrant et comme troué par endroits. Ce n’est plus ici la couleur qui prime et qui rend au corps son aura, mais le dessin qui vient se superposer à la forme pour en combler les manques. Au corps sublime de l’aimée répond le corps meurtri de l’amant.
Mais ce n’est qu’à travers sa troisième série, intitulée Nobody, que Gildo Medina nous livre l’inavouable secret qui gouverne la vie inconsciente des amants. Rejouant avec emphase la mort des couples les plus illustres de littérature occidentale – qu’on pense ici à Roméo et Juliette, à Tristan et Iseult ou bien encore à la Belle aux bois dormant - Gildo Medina leur a systématiquement raturé le visage – comme si, de cet aveuglement, pouvait naître une autre vision de l’amour – une vision dans laquelle ce n’est plus le miroir de Dionysos qui réfléchit l’image des amants – mais le miroir sans tain de leur connaissance intérieure.
Frédéric-Charles Baitinger |